Mon ultime défi suite 6…

Jour 28 – Une heure à la fois

Les journées défilent, mais chacune possède son lot de particularités. Chaque matin, je dois m’adapter de nouveau, réajuster mes attentes et, surtout, éviter de me projeter trop loin. Je prends les heures une par une, humblement.

Je me rapproche progressivement des trois centimètres d’allongement. Ma motivation réside dans ce minuscule chemin que chaque tige de métal vissée à mon genou parcourt, jour après jour. Ce n’est pas spectaculaire à l’œil nu, mais dans mon corps, c’est une révolution.

À ce stade du processus, il n’y a plus grand-chose de neuf à vous apprendre sur le plan technique. Je suis désormais engagé dans un véritable marathon. J’ai le temps de penser, oui, mais j’essaie plutôt de rester centré, de mobiliser mon énergie dans le présent — rien d’autre n’a vraiment d’importance.

Je me compare parfois à un coureur d’endurance. Même si je suis presque toujours immobile, les traumatismes, eux, sont bien réels. Quelques étirements ici et là, quelques ajustements, mais l’effort, lui, est constant et sournois.

La semaine dernière, un incident est survenu : des tissus ont cédé à gauche de ma rotule, provoquant une brûlure violente et intermittente pendant deux jours. Puis, ce fut au tour du quadriceps, qui s’est mis à tirailler au point de m’empêcher complètement de dormir. Pour soulager ces élancements, on a augmenté la dose de relaxants musculaires que je prenais déjà à un niveau modéré.

C’est là toute la difficulté de la douleur chronique : son imprévisibilité. Elle change de visage chaque jour. Pourtant, malgré tout, je garde le moral. J’étais préparé, autant mentalement que physiquement, à traverser cette tempête.

Mon chirurgien est satisfait de mes progrès. Pour l’instant, je n’ai pas encore eu besoin du correcteur électronique pour l’alignement de l’os. Les choses avancent bien, à leur rythme. Chaque semaine, je le consulte avec de nouvelles radiographies pour assurer un suivi rigoureux et prévenir toute déviation.

L’un des enjeux majeurs demeure le risque d’infection. Avec huit tiges métalliques ancrées dans mes os, la menace d’une ostéite est bien réelle. C’est pourquoi je suis extrêmement vigilant sur l’hygiène et les soins quotidiens des points de fixation. C’est non négociable.

Heureusement, le printemps pointe le bout de son nez, et c’est une bouffée d’espoir. Cette saison m’a toujours porté. Bientôt, je pourrai profiter un peu plus de l’extérieur, sentir la chaleur du soleil sur ma peau, entendre les oiseaux, respirer mieux. C’est dans ces petites choses que je puise mon courage.

Mon ultime défi suite 5…

Jour 17 – Étirement osseux

Je n’ai pas pu vous écrire plus tôt en raison de mon état de santé. Au début de l’allongement, je me sentais malgré tout relativement à l’aise. Il y a bien eu quelques spasmes, mais mon corps s’est peu à peu adapté à cette position permanente. Puis, les douleurs internes ont fait leur apparition… et m’ont littéralement paralysé.

Permettez-moi de vous expliquer ce qui s’est passé.

Je suis à environ deux centimètres d’allongement. Cela fait près d’une semaine que j’étire ma jambe cinq fois par jour au lieu de quatre…

Au fil des jours, la douleur s’est intensifiée. J’ai ressenti une impression de déchirure interne, une douleur sourde et profonde, semblable à des brûlures sous la peau. Les muscles et les nerfs de ma cuisse, eux aussi sollicités par cet étirement, ont réagi avec raideur. J’ai dû recourir à des massages fréquents pour tenter de calmer l’inconfort.

Tous ces désagréments m’angoissaient d’autant plus que je n’avais pas consulté de professionnel depuis quelques jours.

Le 28 mars, ma rencontre avec mon chirurgien m’a enfin rassuré. Ce que je ressentais était bel et bien réel. Vous vous souvenez peut-être que les médecins avaient des doutes sur la capacité de mon os à se combler correctement. Étant donné que ce type d’intervention est inédit pour une amputation comme la mienne, il subsistait encore bien des zones d’ombre.

Mais les radiographies ont dissipé plusieurs inquiétudes. La vitesse de régénération osseuse est même au-delà des attentes. J’espérais, après tant de douleurs, pouvoir réduire la cadence à deux ou trois étirements par jour, mais le chirurgien m’a conseillé l’inverse : il faut maintenant passer à cinq.

L’os pousse trop vite, et pour éviter qu’il ne se consolide prématurément, il faut maintenir le rythme, voire l’intensifier. J’étais soulagé de savoir que tout se passait bien sur le plan médical, mais aussi un peu découragé à l’idée de devoir prolonger cette souffrance.

Je devrai apprendre à vivre avec.

Suite à cela, j’ai consulté ma pharmacienne spécialisée pour ajuster la dose d’Oxycodone. Pour surmonter ce défi, je dois impérativement trouver un équilibre entre la douleur et les effets secondaires.

Mes nuits sont éprouvantes : je dors peu, aucune position n’est vraiment confortable. Mais il faut apprivoiser cette nouvelle réalité.

Je poursuis mes visites hebdomadaires à Montréal pour mes suivis médicaux. Bientôt, on m’installera un petit dispositif électronique qui permettra d’ajuster l’angle de l’os à distance au fur et à mesure de sa croissance.

La technologie est fascinante, vous ne trouvez pas ?

Maintenant que vous avez reçu cette mise à jour, je vais aller me reposer un peu. Je vous reviendrai dans quelques jours.

Voici une des 4 vis allongées de près de 2 centimètres

Mon ultime défi suite 4…

Une semaine de découvertes

Même si ce texte peut sembler difficile à lire par moments, sachez que je vais bien et que je reste motivé à 100 %. Je tiens simplement à demeurer transparent avec vous, à raconter la vérité, sans fard ni détour.

Cette première semaine a été faite de découvertes, d’inquiétudes, d’inconnu et de surprises. Ces mots résonnent encore dans mon esprit alors que je revis les événements de cette période tumultueuse.

Chaque jour apportait son lot de défis imprévus, de questionnements profonds, mais aussi de moments de grâce inattendus.


Premières nuits à la maison

Les premières nuits à la maison après l’intervention chirurgicale ont été un véritable cauchemar. La douleur et les spasmes musculaires m’ont réveillé violemment, comme une gifle en pleine nuit. Chaque mouvement involontaire déclenchait une onde de souffrance, me rappelant cruellement la présence des tiges de métal dans mon genou.

Malgré toute la préparation mentale que j’avais faite, rien ne pouvait atténuer la réalité brute de cette douleur lancinante.

C’est dans ces moments de désespoir que j’ai contacté ma pharmacienne spécialisée en gestion de la douleur. Sa voix posée et rassurante m’a mis en confiance. Les relaxants musculaires qu’elle m’a prescrits ont été une bouée de sauvetage : un soulagement partiel, mais essentiel.


Entre douleur et victoires

Chaque jour offrait son lot de défis… mais aussi de petites victoires. Composer avec un genou qui refuse l’immobilité n’est pas une mince affaire. Mais dans les gestes les plus simples — manger, s’asseoir, bouger un peu — je retrouvais une forme de dignité, une confirmation que ma résilience n’avait pas dit son dernier mot.

Je découvrais une force intérieure insoupçonnée.


Le dilemme de l’Oxycodone

J’ai dû envisager la prise d’Oxycodone. Ce fut un conflit intérieur. En raison de mon passé, j’ai toujours vu les narcotiques comme une pente glissante, une défaite contre ma propre volonté. Même une mini-dose me semblait une concession.

Mais après une nuit d’insomnie et de discussions avec mes proches, j’ai compris que parfois, prendre soin de soi, c’est aussi savoir reconnaître ses limites. Un petit pas en arrière pour revenir plus fort.


La logistique du quotidien

Cet appareil autour de ma jambe… c’est tout un monde. La douleur, l’inconfort, la lourdeur constante — et malgré tout, il fallait que je m’adapte.

Mes déplacements sont devenus un ballet de stratégies : glisser sur les fesses pour monter à l’étage, fauteuil roulant au rez-de-chaussée, chaise à roulettes à l’étage… Chaque mouvement est calculé pour ménager mes bras, devenus mes meilleurs alliés.

Les anneaux en métal, eux, sont des pièges : ils dépassent, ils s’accrochent. Rien n’est laissé au hasard. C’est une danse lente avec ma fragilité.


Premier incident

Le 12 mars, une nuit difficile. En revenant de la salle de bain, l’appareil heurte violemment la base en bois du lit. Douleur fulgurante. Du sang. La panique. La culpabilité.

J’ai eu l’impression d’avoir tout gâché.

La douleur a persisté, m’obligeant à bouger avec une prudence décuplée. Un rappel brutal que chaque pas, chaque geste, doit être pensé.


L’ombre de Kayla

Pendant ce temps, notre petite chienne Kayla nous inquiétait. Ses analyses sanguines tardaient. À 11 ans, elle semblait encore pleine de vie… L’idée qu’elle puisse souffrir d’un diabète ou du syndrome de Cushing nous a glacés.

Quand le diagnostic est tombé, ce fut un choc. Diabète confirmé. Il a fallu instaurer une routine stricte d’injections, de tests, de suivis… Mais ses cataractes ont progressé trop vite. Elle perdait la vue, souffrait visiblement.

Nous avons pris la décision déchirante de procéder à l’euthanasie à domicile. Une décision d’amour. Elle méritait de partir en paix, entourée de nous, sans souffrance, sans acharnement.

Kayla laisse un vide immense.


Deuxième incident

Le 14 mars, nouveau choc contre l’escalier. Nouvelle blessure. Nouvelle vague de douleur. Mon corps proteste. Mon cœur aussi.

Je dois être encore plus vigilant. Chaque anneau est un potentiel danger. Chaque oubli coûte cher.


Mais une lueur apparaît

Aujourd’hui marque un tournant : le début de l’allongement osseux. 0,25 mm à la fois. Lentement. Douloureusement. Mais avec espoir.

Chaque millimètre gagné est une victoire sur la fatalité.

La vie continue, avec ses hauts et ses bas, mais aussi sa capacité incroyable à surprendre par sa beauté et sa résilience.

Gardons le cap. Une journée à la fois. Une heure à la fois.

Voici la clé utilisée pour l’allongement

Notre belle amour Kayla ❤

Mon ultime défi suite 3…

11 mars – Retour à la maison

Je suis de retour à la maison. La chirurgie s’est bien déroulée.

Le matin de l’intervention, je suis arrivé à l’hôpital à 5 h 45, comme demandé. Une fébrilité raisonnable m’habitait, mais rien d’écrasant. Disons que je suis en terrain connu — ce n’est pas mon premier BBQ, comme dirait un très bon ami.

On m’informe que je passerai en salle d’opération à 7 h 30. Parfait : peu d’attente. Après avoir enfilé ma jaquette et salué mon amoureux, je pars sur la civière vers le grand couloir froid menant au bloc opératoire.

Je porte mon masque, un petit bonnet sur la tête… nu sous ma jaquette. Dans ce moment, on ne se sent pas bien grand. On est vulnérable, réduit à l’essentiel.

Mais ce dépouillement m’aide à recentrer mes pensées. Je visualise une belle réussite, je canalise mon énergie.

L’anesthésiste s’approche, chaleureux et rassurant. Il se présente comme « celui qui va m’emmener faire un beau voyage ». Il détend l’atmosphère — j’aime ça.

Mon chirurgien arrive, fidèle à lui-même : rayonnant, enthousiaste. Il semble heureux de pouvoir enfin procéder. C’est rassurant.

Puis, le moment arrive. Mon conscient s’efface doucement, laissant place à mes rêves.


Je me réveille sous une grande couverture bleue. Aucune douleur pour l’instant. Je gigote un peu, un infirmier me remarque et m’annonce que tout s’est bien passé.

Peu après, je suis en salle de réveil. L’infirmière prend mes signes vitaux et évalue ma douleur.

Je jette un coup d’œil à ma jambe. Trois grands anneaux l’enserrent. De gros bandages élastiques masquent le reste. Il faudra attendre pour voir ce qu’ils ont fait exactement.

Quelques heures plus tard, on m’installe dans ma chambre. La douleur est tolérable avec les calmants. Deux membres de l’équipe viennent me confirmer le succès de l’intervention. Le chirurgien passera demain pour les détails.

Je suis sous Tylenol et narcotiques pour le confort.

Le lendemain matin, mon chirurgien arrive… avec une clé plate à fourche. Tout sourire, il m’explique comment procéder à l’allongement : 0,25 mm à quatre reprises par jour, sur les quatre vis de l’appareil.

Des suivis hebdomadaires permettront de surveiller les ajustements et prévenir tout risque.


Les deux premières nuits ont été difficiles. Douleurs intenses, impossible de trouver une position confortable. Je me concentre sur la douleur, je l’accueille, je l’écoute.

Le matin suivant, je me sens un peu mieux. C’est le jour de ma sortie. Peut-être est-ce pour ça que le moral remonte, malgré tout.

On me prépare : prescriptions envoyées, médication prête, appel au CLSC fait.

Mon conjoint vient me chercher. Il m’installe avec oreiller et couverture. Je m’endors rapidement et me réveille presque arrivé. La douleur est tolérable. Ensemble, nous ressentons le poids d’un grand devoir accompli.

Le soir venu, après mes médicaments, je m’endors rapidement.


Le lendemain matin, l’appel du CLSC me réveille : l’infirmière passera dans la journée.

Je déjeune, prends mes cachets, puis prends une décision : je cesse les narcotiques.

J’en suis heureux.

Ayant traversé plusieurs opérations, j’ai connu la narco-dépendance. Ces médicaments qui soulagent la douleur physique, mais anesthésient aussi le cœur et l’esprit.

Après trois sevrages, je sais que je suis vulnérable. Je veux me protéger.

Mon médecin de famille est au courant. Une pharmacienne spécialisée m’a contacté avant l’opération pour mettre un plan en place.

Résultat : j’en aurai pris seulement deux jours. Pas de sevrage à redouter cette fois. Une victoire importante.


Je dois maintenant attendre dix jours, jusqu’au 16 mars, avant de commencer l’allongement de l’os. Je vous tiendrai au courant du processus — qui durera plusieurs semaines, voire des mois.

En attendant, je vais bien. J’apaise mes douleurs avec l’écriture, la musique, la peinture. Je m’entoure de ce que j’aime, et de ceux que j’aime.

Les deux premières tiges avec capuchon rouge sont fixées dans l’os du fémur. Deux autres dans le genou pour l’empêcher de bouger. Deux sont dans l’os du haut tibia et les deux autres, sont attachées dans le bout du tibia. Celui-ci a été sectionné pour son allongement. Alors 8 tiges en tout, ont été fixées à mes os et sont reliées aux anneaux externes.

Description :

Mon ultime défi suite 2…

1er mars — L’attente

Je ressens, au niveau du thorax, une fébrilité sourde, un stress naissant qui grandit doucement chaque fois que je pense à la date qui approche.

Il y a des journées où je suis confiant. D’autres, plus fragiles, où l’incertitude m’effleure.
Mais je garde le cap. Je m’agrippe aux aspects positifs que cette opération m’apportera : un avenir plus libre, moins douloureux, plus fonctionnel.

Évidemment, il existe des risques, mais je les assume pleinement. Qui n’a jamais douté en prenant une décision importante ? Avancer, c’est vivre des aventures. Douter, c’est se rappeler qu’on est vivant.

Vos partages me réconfortent. Ils me rappellent que la douleur, les peurs, les épreuves sont propres à chacun. On ne peut ni comparer ni mesurer ce qu’on traverse intérieurement. Mais je sais, pour l’avoir vu de près, que certains autour de moi ont vécu des drames bien plus lourds que cette opération qui se présente. Et ça, ça me donne de la force.

Je me nourris de leur courage, de leurs histoires. Je sais que vous vous reconnaîtrez dans ces lignes. Merci d’exister dans ma trajectoire.


Mettre le cap vers le 5 mars

Ma vie n’est pas en jeu, non. Mais cette étape est importante pour améliorer mon sort.
Et ça, ça remet les pendules à l’heure.

Comme je l’ai souvent dit, partager, échanger, c’est une nécessité pour moi — surtout quand ça peut porter un sens, un message, une énergie.

Pour me rendre prêt au 5 mars, je me suis fait une liste de choses à faire.
Je sais que je ne serai pas sur pied rapidement — pas complètement alité, non plus —, mais ce sera difficile les premières semaines.

Alors je m’occupe, je m’organise. Je fais ce que je peux pour mettre le temps de mon côté, même s’il file à une vitesse folle.


À bientôt

Je pense que je ne vous écrirai plus avant l’opération.
Je vais concentrer mon énergie sur moi, sur mon corps, sur ma force intérieure.

Je veux être prêt.

Prenez soin de vous.
Merci de vos messages, de vos retours.
Ils me touchent vraiment. Plus que vous ne pouvez l’imaginer.

Je vous retrouve après l’opération, pour la suite du parcours.

Mon ultime défi suite 1…

L’approche d’un grand moment

Nous sommes déjà le 22 février.
La date approche à grands pas… et je sens chaque jour un peu plus l’intensité de ce qui s’en vient.

Voici quelques précisions qu’on m’a demandé d’élaborer dernièrement — à la fois sur la technique utilisée et sur mon vécu émotionnel.


La méthode Ilizarov

L’opération d’allongement de l’os que je vais subir repose sur la méthode Ilizarov, pratiquée depuis plusieurs décennies en chirurgie orthopédique.
Cette technique sert à corriger des déformations osseuses présentes à la naissance, à réparer des fractures complexes ou ouvertes, et même — dans certains cas — à allonger les os pour des raisons esthétiques, sans grands risques connus.

Depuis aussi longtemps que je me souvienne (et ça ne me rajeunit pas), j’ai espéré une telle avancée. Mais on me l’a toujours refusée, en raison de la courte longueur de mon os tibial. Trop court, disait-on.

Dans mon cas, les embûches sont nombreuses. Être amputé depuis plus de 40 ans, avec seulement quelques centimètres d’os résiduel, ajoute une couche de complexité et de risques inédits à cette opération.

Lorsqu’on traite une jambe existante, l’os, les tissus, les muscles sont encore là. Mais chez moi, le membre n’existe plus. C’est donc un défi chirurgical très particulier.

Il faut comprendre qu’un os ne guérit pas tout seul. Il a besoin de tension, de mouvement et de charge pour se régénérer. C’est pourquoi, après l’installation du fixateur externe, une prothèse avec un pied sera fixée à l’appareil, me permettant de transférer du poids dessus.

Dit simplement : la pression crée la guérison. Cette tension mécanique stimule la production osseuse — c’est la magie de notre corps, une merveille biologique.

Mais tout cela devra être fait en plusieurs phases, pour observer comment l’os réagit, comment la peau et les tissus s’adaptent. Je partagerai quelques photos du processus, en vous avertissant à l’avance, pour ceux qui préfèrent éviter les images plus explicites.


Le côté invisible : les montagnes russes intérieures

Sur le plan émotionnel, c’est une autre affaire.

Chaque jour, je vis une montagne russe d’émotions. Un matin, je suis gonflé à bloc et j’aimerais qu’on soit déjà à la date de l’opération. Le lendemain, j’ai envie d’annuler tout ça et de continuer ma vie comme elle est, avec mes douleurs, mais sans ce grand bouleversement.

Je crois que c’est humain.

J’ai connu beaucoup d’interventions. Cet accident a été, malgré moi, le centre de ma vie. En moyenne, j’ai subi une opération tous les cinq ans. Et chaque fois, ce fut une traversée. Ma famille, mes études, mes amitiés, mon travail, mes amours — tout a été impacté.

Aujourd’hui, à 53 ans, j’ai la mèche plus courte. Je veux la paix. Je veux tourner la page. Mais je veux le faire en marchant mieux, avec moins de douleur.

J’ai appris énormément de la douleur. Si elle était une matière scolaire, je détiendrais sans doute une maîtrise avec mention d’honneur…

Mais plus sérieusement : cette opération, c’est la dernière ligne droite. Ma « dernière opération officielle », si tout se passe bien. Après ça, je veux prendre ma retraite de la douleur.


Pourquoi je vous en parle

Je partage tout ça avec vous d’abord pour m’aider moi-même. On néglige souvent la puissance des énergies de groupe, mais moi, je les ressens pleinement. Vos mots me réconfortent. Vos messages me motivent. Vos partages me nourrissent. Merci.

En tant qu’artiste — musicien, peintre, auteur — j’ai besoin de ce lien avec vous.
On ne crée pas pour garder nos œuvres dans un sous-sol. On crée pour être entendus, vus, lus… partagés.

Comme je l’écris dans une de mes chansons : on grandit ensemble. Je n’ai rien à cacher, tout à gagner. Et si, par mon expérience, je peux inspirer un autre amputé à explorer cette voie… ce sera un pas de plus vers le mieux-être collectif.

Nous sommes quelques-uns à oser les premiers pas, mais nous ne serons pas les derniers.

Merci pour vos commentaires, vos encouragements, vos confidences.
Merci d’être là.
On se retrouve très bientôt pour la suite…

Mon ultime défi,

Une reconstruction en marche

Bientôt, je subirai une nouvelle intervention chirurgicale à la jambe. Amputé depuis plus de quarante ans, mon traumatisme initial m’a laissé un précieux héritage : la conservation de mon genou, une articulation essentielle pour préserver une mécanique de marche plus naturelle.

Mais avec à peine quatre centimètres de tibia résiduel, l’adaptation à la prothèse a toujours représenté un défi de taille — accompagné de douleurs persistantes à chaque pas.

Aujourd’hui, une solution ultime se présente : prolonger mon os.
C’est une option encore rare, presque expérimentale, tant les cas similaires sont peu nombreux. Elle m’a été proposée il y a plus de deux ans, éveillant un mélange d’espoir et d’appréhension face aux opérations à venir.

Deux options principales s’offraient à moi :
– L’amputation fémorale avec ostéo-intégration (impliquant la perte du genou),
– Ou la désarticulation qui conserve le fémur et sa tête articulaire.

Après avoir échangé avec d’autres amputés ayant traversé ces procédures, j’ai choisi une voie plus audacieuse : l’allongement de l’os.

Cette intervention se déroulera sur plus d’un an.
Le 5 mars, un fixateur externe circulaire sera installé, permettant d’étirer progressivement l’os tibial à raison de 1 mm par jour. Il s’agit d’une première au Canada, et d’une intervention encore très rare dans le monde pour une section osseuse aussi courte. L’opération sera réalisée à Montréal.

L’objectif est clair :
Obtenir une longueur osseuse suffisante pour améliorer l’ajustement de ma prothèse, soulager mes douleurs à la marche et retrouver une meilleure qualité de vie.

Je partagerai ici mon parcours au fil des jours :
les progrès, les douleurs, les petites victoires et les apprentissages de cette aventure singulière.
Non pas pour me plaindre, mais pour informer, inspirer, et offrir un écho d’espoir à celles et ceux qui, comme moi, cherchent à avancer vers une vie plus fluide et habitée.

Pour connaître l’histoire complète de l’accident qui m’a privé de ma jambe droite. Je vous réfère ici :

Dans l’attente de nos échanges, n’hésitez pas à commenter, je serai ravi de vous répondre.

Alain

Temps aux brisures d’enfance dernière partie,

Le chemin des masques

Être authentique, c’est laisser tomber les masques. J’ai pourtant prôné cette valeur toute ma vie, alors même que je trahissais son sens profond, en arborant une imitation presque convaincante. Un sacrilège savamment entretenu par mes peurs les plus anciennes.

J’ai mis de côté ma créativité. Elle s’est éteinte, engloutie dans les profondeurs de pensées que j’offrais en pâture aux parties les plus malveillantes de mon inconscient. Mais ces derniers temps, j’ai senti renaître quelque chose. Une lumière. Une présence. J’ai donné naissance à ma véritable existence.

Merci de me lire, cher lecteur. Vous nourrissez en moi l’envie d’écrire chaque jour davantage. Voici donc le texte qui clôturera le récit de ces temps marqués par les brisures de mon enfance.


Le chemin des masques

Une vie d’épreuves n’est pas un malheur en soi.
Un accident, en 1981, m’a arraché une jambe… mais il ne m’a pas arraché le cœur.

Ces drames que l’on traverse, ces chocs, ces douleurs, ne sont pas là pour nous punir. Ils nous façonnent. Aujourd’hui, je suis forgé par mes cicatrices. Elles m’habitent, certes, mais elles me portent aussi. Mon respect pour l’être humain est total. La souffrance, je le crois, ouvre des portes cachées vers les lois fondamentales de la vie. Elle m’a offert un don inestimable : la sensibilité. Et ce don, je le partage volontiers avec tous ceux qui le souhaitent. C’est un rendez-vous.


Pour masquer ma honte, ma peine, ma fragilité, j’ai créé des masques.
Chacun d’eux a été forgé dans mes forces cachées. Mais pour y parvenir, j’ai dû m’abandonner. Baisser la tête. Fuir mon âme en ruine. Déserter mon enfance blessée pour revêtir le mensonge.

Mon être avait été fracturé, souillé, brisé jusque dans ses fondations les plus intimes. Alors j’ai dissimulé mon cœur sous un voile d’acteur. Mes masques étaient si bien conçus qu’ils sont devenus invisibles, même pour moi. Je les portais avec l’aisance d’un comédien chevronné, croyant donner à voir une joie réelle.

Et puis il y a eu ce sourire. Celui qui a tout absorbé. Celui qui camouflait les pires douleurs. Celui qui est devenu le masque étoile, vedette de mon existence.


Pendant des années, j’ai traversé des tempêtes. Des sevrages violents. Des hospitalisations multiples. Des infections, des douleurs, des rechutes. J’ai travaillé fort. J’ai pratiqué des métiers exigeants, des sports que mon corps aurait préféré éviter.

Mais j’ai trouvé un refuge. Un équilibre dans la musique, dans l’écriture. Les airs mélodieux qui portaient mes textes m’ont protégé, soutenu, soigné. Grâce à eux, je suis resté debout, même dans le chaos.


Aujourd’hui, j’ai la liberté de sourire, de rire, de pleurer. Je suis habité par un sentiment d’accomplissement. Je pourrais m’asseoir sur la tristesse de mon passé. Mais j’ai plutôt choisi d’en faire une fondation pour bâtir mon avenir.

J’ai appris, durement, qu’il faut connaître et estimer ses limites. L’harmonie est la clé de toute plénitude. Mon énergie, on la dit contagieuse. Elle surprend, parfois même déroute.

Beaucoup de gens se contentent d’une vie sans vie, par peur de changer. Peur d’affronter les vagues. Peur de décevoir ceux qu’ils aiment. Mais se choisir, c’est ça le vrai courage. Se respecter, c’est parfois dire non, c’est poser des limites, même au prix de certaines pertes.


Aujourd’hui, je me suis promis fidélité. Je me suis vu. Tel que je suis. Avec mes fautes, mes blessures, mes failles. Mais surtout avec mes compréhensions, ma lucidité, mes élans sincères.

Je suis en route vers une vie plus transparente. Une vie guidée par l’intuition et l’amour.

Mon respect de moi-même, aujourd’hui, agit comme une protection.
Une tutelle douce qui m’éloigne de l’extrémiste silencieux que j’ai longtemps porté.
Je croyais être à l’abri dans ma posture d’anticonformiste.
Mais j’ai compris que, sans discipline, cette posture aurait fini par me détruire.

Se respecter, c’est d’abord s’imposer un protocole.


Aujourd’hui, j’écris un livre. Un vrai. Vous me l’avez inspiré, soufflé à l’oreille par votre écoute bienveillante. Ces six chapitres, témoins d’une vie humblement livrée, m’ont permis de renaître. Un second parcours s’amorce ici.

Je n’avais aucune attente. Et pourtant, j’ai beaucoup appris.
Votre complicité m’a sensibilisé. Elle m’a offert une maturité nouvelle.
Une présence à moi-même.

Depuis quelques années, j’écris sur les thèmes qui ont marqué ma vie.
Je suis impatient de vous partager les outils qui m’ont permis d’atteindre, en moi, des sommets insoupçonnés.


Je suis inconditionnel à la vie. Je carbure à l’amour. On me dit intense. C’est vrai.
Mes intérêts sont multiples. Mon esprit, ouvert. Je ne juge pas. Je ne rejette pas.
J’aime l’humain. Dans toutes ses déclinaisons.

Je pardonne ses travers, car nous sommes tous en mouvement.
Tous en quête d’une chose : grandir et devenir meilleur.


Élucider sa vie, ce n’est pas banal.
C’est entendre, dans le tumulte des chagrins, l’écho d’un lendemain plus doux.

Je vous invite, à votre tour, à prendre un crayon.
À poser des mots sur vos blessures.
À apprivoiser vos silences.

Écrire, c’est parfois conjurer l’impossible.
C’est respirer autrement.


Avec amour,
Alain

Avec amour…

N’hésitez pas à m’écrire en privé si vous préférez, à alainayers@hotmail.com

Temps aux brisures d’enfance cinquième partie,

L’offense à l’enfance

Avant d’aller plus loin, sachez que les événements que je m’apprête à vous raconter se sont étalés sur quelques mois. J’en ai choisi trois, car ils illustrent de façon éloquente ce que j’appelle une offense à l’enfance. Ils seront les derniers témoignages douloureux que je livrerai pour l’instant. Mon message, je le crois, a atteint une forme de complétude. En dire davantage serait superflu.

Aujourd’hui, je suis un homme épanoui, en paix avec ce que je suis. Les tragédies de ma vie, aussi désolantes soient-elles, font partie intégrante de mon cheminement. Il faut savoir les nommer, les comprendre, les épurer pour s’en libérer. Le travail sur soi est sans fin… et passionnant. Se tendre la main, s’apprendre, s’aimer, accueillir ses peurs pour mieux les apprivoiser – comme le dit si bien l’une de mes chansons.


1. La trahison silencieuse

Quelques jours après mon hospitalisation, mon école avait organisé une visite de camarades pour m’encourager. Une belle intention, certes, mais terriblement insécurisante pour un enfant dans un état de vulnérabilité extrême.

Par petits groupes, ils sont entrés dans ma chambre. Je reconnaissais quelques visages, mais la majorité m’était inconnue. Après des politesses d’usage, j’ai demandé à descendre à la cafétéria – j’avais faim, et le souper tardait. Deux garçons plus âgés, que je ne connaissais pas, ont proposé de m’y accompagner. Je pensais pouvoir leur faire confiance, puisqu’ils venaient de mon école.

Ils ont poussé mon fauteuil jusqu’à l’ascenseur. En 1981, ces fauteuils étaient lourds, difficilement manœuvrables. Descendus au sous-sol, ils m’ont fait traverser des couloirs interminables, emprunté plusieurs ascenseurs, jusqu’à m’emmener dans un vieux monte-charge muni d’un rideau de fer. Sans dire un mot, ils ont zigzagué longtemps. Je les entendais pouffer derrière moi. Quelque chose clochait.

Puis, dans un tunnel sombre, ils m’ont injurié… et abandonné.

J’étais seul. Perdu. Honteux. Je n’ai jamais raconté cet incident – pas à mes parents, ni à qui que ce soit. Mais cette humiliation m’a blessé profondément. J’étais incapable de comprendre la nature de leur geste. Pourquoi tant de méchanceté ? Pourquoi moi ? Je n’étais pas provocateur. J’avais une belle personnalité. Et pourtant, on m’avait ridiculisé, infériorisé.

C’était la première fois qu’on me manquait cruellement de respect. Et je ne m’en suis pas relevé facilement.


2. L’abus d’un “protecteur”

Durant mon hospitalisation, un homme dans la cinquantaine s’est lié d’amitié avec moi et ma famille. Il me couvrait d’éloges, m’offrait de beaux cadeaux, prétendait que j’étais le fils qu’il n’avait jamais eu. Après ma sortie, il a continué à venir à la maison. Il avait savamment préparé le terrain pour ce qui allait suivre.

Un jour, il est passé à l’acte.
Je vous épargnerai les détails. Ils sont inutiles.

Je savais que je devais agir. J’ai dit à mes parents qu’il avait essayé de m’agresser. Mon père a réagi aussitôt, le chassant de nos vies sans détour. Mais je n’ai révélé la vérité complète que bien des années plus tard, juste avant la publication de cette histoire.

Oui, ma vie a été marquée par cette agression. Elle m’a blessé au-delà du physique. Je me sentais coupable d’avoir accepté ses cadeaux, honteux de n’avoir pas dit toute la vérité. J’étais déchiré, blessé… et troublé par ma propre réaction, que je percevais à tort comme un manque de courage.


3. Les mots qui tuent

Quelques mois plus tard, alors que je jouais devant la maison, deux adolescents sont passés en criant :
« Handicapé ! Tu vas coûter cher à la société ! »

Les mots m’ont frappé comme un poing à la poitrine.

Je suis resté pétrifié. Humilié. Brisé.

Dès lors, je n’ai plus joué sur le terrain. J’ai trouvé refuge sur la grève du fleuve Saint-Laurent, protégée par un mur de dix pieds. C’était mon abri. Ma pénitence. Je m’y suis replié pendant toute mon adolescence, loin des regards.

Ma mère se rappellera que j’usais mes pantalons à force de frotter mes mains sur mes cuisses. Je disais que j’avais peur. Et la nuit, je faisais des cauchemars. Des troubles paniques intenses. Je perdais mes repères. Et je gardais tout ça enfoui, secret.


À cet âge, on avance obstacle par obstacle, sans recul. J’avais l’impression que la vie était ainsi faite. Après la perte de ma jambe, ces événements successifs ont achevé de m’enfermer. J’ai vécu mon adolescence dans la broussaille, à me frayer un chemin dans l’ombre. Je me suis souvent infligé des souffrances physiques – marcher sans boiter, suivre mes amis sans me plaindre, faire du sport coûte que coûte – comme si la douleur était la seule preuve valable de ma valeur.

Je ne connaissais pas le mot limite.
Et l’équilibre… je croyais ne pas y avoir droit.

Mais qu’on soit bien clairs : cette épreuve initiatique, j’en prends l’entière responsabilité. Les gens autour de moi ont fait du mieux qu’ils ont pu, avec tout leur amour. Mes parents, mes frères, mes proches m’ont soutenu du mieux qu’ils le pouvaient. Sans eux, je ne serais pas ici à vous écrire.


Aujourd’hui, mon corps porte les marques de ce manque de respect envers lui-même. J’ai subi plus d’une dizaine d’opérations, des rechutes dues au surmenage, des traitements-chocs d’antibiotiques intraveineux qui ont altéré mon système digestif. Des vertèbres écrasées. Une perte de sensation dans mon bras gauche.

Ma jambe valide, elle, est devenue fragile. À force de compenser, je l’ai usée prématurément. Je fais régulièrement des fractures de stress — de petites fissures dans l’os, provoquées par une pression répétée. Aujourd’hui, je dois alterner entre prothèse, canne, et fauteuil roulant.

Mon corps est fatigué. Mais mon esprit, lui, s’est fortifié.

Ma plus grande récompense, c’est la compréhension que j’ai maintenant de la vie. Sans prétention.


Je croyais en avoir terminé à la cinquième partie. Mais je vous proposerai une sixième, dans laquelle je vous raconterai qui je suis aujourd’hui. Parce que non, les épreuves ne sont pas toujours vaines. On peut grandir à travers elles. Elles forgent. Elles polissent. Elles révèlent.

Et une dernière chose, très importante :
Mon histoire n’est pas plus grande que la vôtre.
Je ne suis pas plus fort, plus courageux, ni plus remarquable que vous. Je ne mérite aucun qualificatif héroïque. Je suis simplement un marcheur de vie, comme chacun d’entre nous. J’essaie, humblement, de grandir à travers mes défis.

Et maintenant, je m’efforce de respecter mes limites. Et de garder mon équilibre.

N’hésitez pas à m’écrire en privé si vous préférez, à alainayers@hotmail.com

Temps aux brisures d’enfance quatrième partie,

Quand l’épreuve se perpétue

Il m’a été émotionnellement difficile — vertigineux, même — de réaliser que les adultes tenaient deux discours bien différents.

Le premier, porteur d’espoir :
« Il va s’en sortir. Il pourra tout faire malgré son handicap. Il va réussir. »

Et l’autre, bien plus sombre, chuchoté hors de ma portée, mais jamais bien loin de mes oreilles longues : « Ce sera délicat… Il devra étudier fort pour faire un métier assis. Il ne pourra jamais travailler debout. Il va se faire écœurer à l’école. Il aura mal toute sa vie. Il devra subir une multitude d’opérations… »

Ces discours étaient dissonants. Je ne savais plus qui croire. Était-ce le premier, porteur de promesses, ou le second, plus brutal, plus réel ? À l’époque, cette contradiction me plongeait dans une confusion profonde. Avec le recul, je sais maintenant que la réalité se rapprochait davantage du second. Mais à 10 ans, je ne pouvais pas encore le savoir.

J’ai senti très tôt que certaines personnes doutaient sincèrement de mon avenir. Et honnêtement, je ne peux pas leur en vouloir. Ils avaient peur pour moi. Mais moi, enfant lucide et sensible, je percevais ces inquiétudes. J’ai rapidement cru que j’étais un fardeau. Une culpabilité silencieuse s’est installée. Personne ne me l’a imposée. Je l’ai prise sur moi, sans en parler à personne.

Un psychologue, à ce moment-là, m’aurait sans doute aidé à exprimer mes doutes, mes peurs, mes incompréhensions. Il m’aurait permis de respirer.

L’adulte porte ses valises bien remplies : insécurité, inquiétude, panique, angoisse. L’enfant, lui, a la sienne aussi : faite d’innocence, de spontanéité, de vérité. Deux mondes, deux réalités.

Je voyais les adultes étonnés de ma force. Et pourtant, en moi, un doute naissait. J’avais 10 ans, et je venais de rencontrer pour la première fois cette chose étrange et silencieuse qu’est la culpabilité. Je ne savais pas la nommer, mais je la sentais grossir, se loger dans mon plexus, m’empêcher de respirer pleinement.

Pour la première fois de ma vie, mon diaphragme réagissait à mes émotions. Une sensation froide naissait au creux de mon ventre. Ma bouche devenait sèche. J’étais anxieux… à 10 ans. Un peu tôt, vous ne trouvez pas ?

Après un traumatisme, les premières expériences de « retour à la vie » sont déterminantes. Elles tracent souvent la direction de notre envol. Pour ma part, je n’ai pas su bien rebondir. Ce n’est la faute de personne : nous n’avions pas les outils. Un enfant blessé est vulnérable, fragile, exposé.

Mes parents, eux, ont tout donné. Avec leurs cœurs, leurs moyens, leurs connaissances. J’ai toujours ressenti leur présence comme une protection. Ils ont peut-être longtemps cru qu’ils avaient failli à leur rôle, simplement parce qu’ils n’étaient pas à mes côtés au moment précis de l’accident. Mais voyons donc… C’était un accident. Une fatalité.

Mais ce sentiment de culpabilité chez eux aussi, je le comprends. Eux aussi ont vécu un traumatisme. Voir son enfant de 10 ans, couché, une jambe en moins… Ça fend l’âme. Ils savaient ce que cela voulait dire. Une jambe, ça ne repousse pas.

Et après l’accident ? Ce ne fut pas plus doux. Les jours qui ont suivi ont été terribles. Demandez à ma mère de vous raconter le premier changement de pansement.

Je m’en souviens comme si c’était hier. On m’avait donné un comprimé par voie orale à peine dix minutes avant. Trop tôt pour faire effet. Quand ils ont retiré le pansement collé directement sur la chair — car aucune greffe n’avait encore été faite — la douleur m’a arraché des cris. Une souffrance crue, animale. Mon moignon avait l’apparence d’un morceau de viande. Je me souviens de ce moment avec une intensité glaçante. Ma mère aussi. On est restés silencieux longtemps après que le médecin et l’infirmière aient quitté la chambre. On ne savait pas comment réagir à ce qu’on venait de vivre.

C’était le début d’une longue série d’événements douloureux.

Les semaines qui ont suivi m’ont forcé à devenir adulte trop vite. J’ai dû apprendre à gérer. Gérer la douleur. Gérer l’angoisse. Gérer les regards. Gérer l’injustice. Gérer l’absence.

La douleur physique, elle, ne m’a jamais vraiment quitté. Encore aujourd’hui, je sens toujours ma jambe. Oui, le membre fantôme. Parlons-en.


Le membre fantôme, un terme apparu en 1874. Il désigne cette illusion sensorielle qui donne l’impression que le membre amputé est encore là, avec toutes ses sensations.

Dans mon cas, si je me concentre, je peux bouger mes orteils. Je ressens toujours ma jambe. Cette sensation m’aide à marcher, car elle donne l’impression qu’un pied est encore là. Mais cela s’accompagne aussi de douleurs intenses : brûlures, chocs électriques, crampes, sensations de perforations, de picotements, de chatouilles. Ces douleurs sont très difficiles à vivre, surtout parce qu’elles sont constantes.

Heureusement, il existe aujourd’hui des traitements pour atténuer ces souffrances.


Mon histoire est vaste, difficile à résumer. C’est pourquoi j’ai choisi de vous raconter, dans la suite, trois événements douloureux, parmi les plus marquants de mon parcours.

Mais cela, ce sera pour la prochaine publication.

Merci de m’avoir lu.

N’hésitez pas à m’écrire en privé si vous préférez, à alainayers@hotmail.com