L’enfant et l’adulte
À mon réveil, je suis aux soins intensifs. Une légère douleur persiste au niveau de mon membre inférieur droit. Je sais déjà que ma jambe a été amputée. Étrangement, cela ne me dérange pas. J’ai encore en mémoire chaque détail de l’accident, mais dans ma tête, c’est derrière moi. Émotionnellement, je ne ressens aucune tristesse. Je suis déjà en mode guérison.
Voilà une des grandes différences entre un enfant et un adulte : je ne me projette pas dans l’avenir, je n’anticipe rien. Je n’ai pas peur de ce qui s’en vient. Même la perte de ma jambe me semble abstraite.
Mais quelque chose me chicote. En face de moi, allongé dans un autre lit, se trouve le jeune homme qui m’a percuté. Je le reconnais instinctivement, sans qu’on ait à me le dire. Il est dans un état critique. Son visage est marqué, des tiges de métal sortent de ses joues, ce qui m’effraie un peu. Quand mes parents arrivent, je leur demande de faire déplacer mon lit pour ne plus le voir. J’ai peur qu’il soit fâché contre moi.
C’est ma toute première fois dans un hôpital. L’unité des soins intensifs est froide, sombre, mécanique. Les bruits des appareils, les respirations rauques, les gémissements… c’est angoissant, même pour un adulte. Et moi, j’ai 10 ans.
C’était un accident malheureux. Un enfant qui traverse la rue en courant, une moto qui passe au même moment… Une fatalité. Un jour, je vous raconterai la fois où j’ai revu cet homme. Ce fut une rencontre marquante, profondément humaine, qui a permis à chacun de nous de grandir.
Deux ou trois jours plus tard, on me transfère à l’étage dans une chambre régulière. J’en suis soulagé. Mes douleurs sont désormais tolérables, les soins sont excellents. J’apprends que d’autres opérations m’attendent, notamment des greffes. Mais on ne m’en parle pas vraiment. Je vis au jour le jour. Étonnamment, malgré les circonstances, je suis heureux. J’ai retrouvé le petit gars que j’étais avant l’impact.
Ma chambre se transforme rapidement en véritable magasin de jouets. Les infirmiers venaient parfois emprunter mes autos télécommandées pour s’amuser dans les corridors tard le soir. Je faisais semblant de dormir et les taquinais ensuite. J’étais vif, taquin, énergique. Je m’amusais même à soulever le drap pour dire : « Regardez, il me manque une jambe ! » Les visiteurs, venus pour me consoler, restaient bouche bée. J’aimais provoquer ce moment de surprise : ça cassait la glace, éliminait le malaise, et surtout, je voulais éviter qu’on me regarde avec pitié.
Pourquoi cette mise en scène ? Parce que je ne supportais pas de sentir les gens tourner autour du pot. Je préférais les confronter à la réalité d’entrée de jeu. Une stratégie instinctive, mais efficace. Enfant, on agit avec pureté, sans calcul.
Mais bientôt, une ombre allait se poser sur cet équilibre précaire.
Je commençais à percevoir une inquiétude que je n’avais pas ressentie jusqu’alors. En écoutant les conversations des adultes autour de moi, je compris peu à peu que ma situation était plus grave que je le croyais. Leur ton, leurs regards, tout me disait que mon avenir les préoccupait. Et moi, j’étais là, dans mon lit ou dans mon fauteuil, à les observer silencieusement.
Puis un soir, quelque chose d’inoubliable s’est produit.
Comme chaque nuit, après les heures de visite, on m’a donné un calmant pour dormir. L’infirmier a fermé les lumières et quitté la pièce. Mais quelques minutes plus tard, la porte s’est rouverte. C’était ma mère.
La chambre était sombre. Elle s’est approchée doucement de mon lit, croyant que je dormais. Elle a remonté le mécanisme de mon petit koala en peluche, et là, elle s’est mise à pleurer.
Je l’observais discrètement, les yeux à peine entrouverts.
Je ne comprenais pas pourquoi elle était si triste. Je me suis même demandé si j’avais fait quelque chose de mal pour qu’elle pleure ainsi. Ce moment m’a bouleversé. Je ne l’ai jamais oublié. Il m’a fait comprendre, sans qu’on me le dise, que ma situation était sérieuse.
À partir de ce jour, quelque chose a changé en moi. J’ai été transformé.
Avec le recul de plus de 35 ans, je réalise que cette transformation était inévitable. Même si c’était un accident, ce que j’ai vu ce soir-là a marqué un tournant. C’est à ce moment que j’ai compris que la souffrance ne touchait pas que moi. Qu’elle envahissait aussi ceux que j’aimais.
Je suis convaincu aujourd’hui qu’il est essentiel d’informer un enfant de sa propre réalité. Pas tout, pas n’importe comment. Mais avec franchise. C’est notre devoir. On ne peut pas faire grandir un enfant dans l’ombre du silence. Un jour ou l’autre, il devra affronter l’adversité, et c’est à nous de l’y préparer.
À l’époque, on pansait les plaies physiques, mais pas les blessures psychologiques. L’accompagnement psychologique n’était pas encore une priorité. Heureusement, les choses ont changé, même s’il reste encore du chemin à faire.
D’ailleurs, ce n’est que récemment que ma mère a su que je l’avais vue, ce soir-là, pleurer à mon chevet.
Aujourd’hui, je crois qu’un suivi est essentiel pour toute famille confrontée à un drame. Il faut soutenir l’enfant, mais aussi savoir doser ce qu’on lui dit, pour qu’il puisse développer ses propres outils. Il faut lui laisser de l’espace, tout en étant là, comme un phare dans la nuit.
N’hésitez pas à m’écrire en privé si vous préférez, à alainayers@hotmail.com



