Quand l’épreuve se perpétue
Il m’a été émotionnellement difficile — vertigineux, même — de réaliser que les adultes tenaient deux discours bien différents.
Le premier, porteur d’espoir :
« Il va s’en sortir. Il pourra tout faire malgré son handicap. Il va réussir. »
Et l’autre, bien plus sombre, chuchoté hors de ma portée, mais jamais bien loin de mes oreilles longues : « Ce sera délicat… Il devra étudier fort pour faire un métier assis. Il ne pourra jamais travailler debout. Il va se faire écœurer à l’école. Il aura mal toute sa vie. Il devra subir une multitude d’opérations… »
Ces discours étaient dissonants. Je ne savais plus qui croire. Était-ce le premier, porteur de promesses, ou le second, plus brutal, plus réel ? À l’époque, cette contradiction me plongeait dans une confusion profonde. Avec le recul, je sais maintenant que la réalité se rapprochait davantage du second. Mais à 10 ans, je ne pouvais pas encore le savoir.
J’ai senti très tôt que certaines personnes doutaient sincèrement de mon avenir. Et honnêtement, je ne peux pas leur en vouloir. Ils avaient peur pour moi. Mais moi, enfant lucide et sensible, je percevais ces inquiétudes. J’ai rapidement cru que j’étais un fardeau. Une culpabilité silencieuse s’est installée. Personne ne me l’a imposée. Je l’ai prise sur moi, sans en parler à personne.
Un psychologue, à ce moment-là, m’aurait sans doute aidé à exprimer mes doutes, mes peurs, mes incompréhensions. Il m’aurait permis de respirer.
L’adulte porte ses valises bien remplies : insécurité, inquiétude, panique, angoisse. L’enfant, lui, a la sienne aussi : faite d’innocence, de spontanéité, de vérité. Deux mondes, deux réalités.
Je voyais les adultes étonnés de ma force. Et pourtant, en moi, un doute naissait. J’avais 10 ans, et je venais de rencontrer pour la première fois cette chose étrange et silencieuse qu’est la culpabilité. Je ne savais pas la nommer, mais je la sentais grossir, se loger dans mon plexus, m’empêcher de respirer pleinement.
Pour la première fois de ma vie, mon diaphragme réagissait à mes émotions. Une sensation froide naissait au creux de mon ventre. Ma bouche devenait sèche. J’étais anxieux… à 10 ans. Un peu tôt, vous ne trouvez pas ?
Après un traumatisme, les premières expériences de « retour à la vie » sont déterminantes. Elles tracent souvent la direction de notre envol. Pour ma part, je n’ai pas su bien rebondir. Ce n’est la faute de personne : nous n’avions pas les outils. Un enfant blessé est vulnérable, fragile, exposé.
Mes parents, eux, ont tout donné. Avec leurs cœurs, leurs moyens, leurs connaissances. J’ai toujours ressenti leur présence comme une protection. Ils ont peut-être longtemps cru qu’ils avaient failli à leur rôle, simplement parce qu’ils n’étaient pas à mes côtés au moment précis de l’accident. Mais voyons donc… C’était un accident. Une fatalité.
Mais ce sentiment de culpabilité chez eux aussi, je le comprends. Eux aussi ont vécu un traumatisme. Voir son enfant de 10 ans, couché, une jambe en moins… Ça fend l’âme. Ils savaient ce que cela voulait dire. Une jambe, ça ne repousse pas.
Et après l’accident ? Ce ne fut pas plus doux. Les jours qui ont suivi ont été terribles. Demandez à ma mère de vous raconter le premier changement de pansement.
Je m’en souviens comme si c’était hier. On m’avait donné un comprimé par voie orale à peine dix minutes avant. Trop tôt pour faire effet. Quand ils ont retiré le pansement collé directement sur la chair — car aucune greffe n’avait encore été faite — la douleur m’a arraché des cris. Une souffrance crue, animale. Mon moignon avait l’apparence d’un morceau de viande. Je me souviens de ce moment avec une intensité glaçante. Ma mère aussi. On est restés silencieux longtemps après que le médecin et l’infirmière aient quitté la chambre. On ne savait pas comment réagir à ce qu’on venait de vivre.
C’était le début d’une longue série d’événements douloureux.
Les semaines qui ont suivi m’ont forcé à devenir adulte trop vite. J’ai dû apprendre à gérer. Gérer la douleur. Gérer l’angoisse. Gérer les regards. Gérer l’injustice. Gérer l’absence.
La douleur physique, elle, ne m’a jamais vraiment quitté. Encore aujourd’hui, je sens toujours ma jambe. Oui, le membre fantôme. Parlons-en.
Le membre fantôme, un terme apparu en 1874. Il désigne cette illusion sensorielle qui donne l’impression que le membre amputé est encore là, avec toutes ses sensations.
Dans mon cas, si je me concentre, je peux bouger mes orteils. Je ressens toujours ma jambe. Cette sensation m’aide à marcher, car elle donne l’impression qu’un pied est encore là. Mais cela s’accompagne aussi de douleurs intenses : brûlures, chocs électriques, crampes, sensations de perforations, de picotements, de chatouilles. Ces douleurs sont très difficiles à vivre, surtout parce qu’elles sont constantes.
Heureusement, il existe aujourd’hui des traitements pour atténuer ces souffrances.
Mon histoire est vaste, difficile à résumer. C’est pourquoi j’ai choisi de vous raconter, dans la suite, trois événements douloureux, parmi les plus marquants de mon parcours.
Mais cela, ce sera pour la prochaine publication.
Merci de m’avoir lu.
N’hésitez pas à m’écrire en privé si vous préférez, à alainayers@hotmail.com

