Temps aux brisures d’enfance cinquième partie,

L’offense à l’enfance

Avant d’aller plus loin, sachez que les événements que je m’apprête à vous raconter se sont étalés sur quelques mois. J’en ai choisi trois, car ils illustrent de façon éloquente ce que j’appelle une offense à l’enfance. Ils seront les derniers témoignages douloureux que je livrerai pour l’instant. Mon message, je le crois, a atteint une forme de complétude. En dire davantage serait superflu.

Aujourd’hui, je suis un homme épanoui, en paix avec ce que je suis. Les tragédies de ma vie, aussi désolantes soient-elles, font partie intégrante de mon cheminement. Il faut savoir les nommer, les comprendre, les épurer pour s’en libérer. Le travail sur soi est sans fin… et passionnant. Se tendre la main, s’apprendre, s’aimer, accueillir ses peurs pour mieux les apprivoiser – comme le dit si bien l’une de mes chansons.


1. La trahison silencieuse

Quelques jours après mon hospitalisation, mon école avait organisé une visite de camarades pour m’encourager. Une belle intention, certes, mais terriblement insécurisante pour un enfant dans un état de vulnérabilité extrême.

Par petits groupes, ils sont entrés dans ma chambre. Je reconnaissais quelques visages, mais la majorité m’était inconnue. Après des politesses d’usage, j’ai demandé à descendre à la cafétéria – j’avais faim, et le souper tardait. Deux garçons plus âgés, que je ne connaissais pas, ont proposé de m’y accompagner. Je pensais pouvoir leur faire confiance, puisqu’ils venaient de mon école.

Ils ont poussé mon fauteuil jusqu’à l’ascenseur. En 1981, ces fauteuils étaient lourds, difficilement manœuvrables. Descendus au sous-sol, ils m’ont fait traverser des couloirs interminables, emprunté plusieurs ascenseurs, jusqu’à m’emmener dans un vieux monte-charge muni d’un rideau de fer. Sans dire un mot, ils ont zigzagué longtemps. Je les entendais pouffer derrière moi. Quelque chose clochait.

Puis, dans un tunnel sombre, ils m’ont injurié… et abandonné.

J’étais seul. Perdu. Honteux. Je n’ai jamais raconté cet incident – pas à mes parents, ni à qui que ce soit. Mais cette humiliation m’a blessé profondément. J’étais incapable de comprendre la nature de leur geste. Pourquoi tant de méchanceté ? Pourquoi moi ? Je n’étais pas provocateur. J’avais une belle personnalité. Et pourtant, on m’avait ridiculisé, infériorisé.

C’était la première fois qu’on me manquait cruellement de respect. Et je ne m’en suis pas relevé facilement.


2. L’abus d’un “protecteur”

Durant mon hospitalisation, un homme dans la cinquantaine s’est lié d’amitié avec moi et ma famille. Il me couvrait d’éloges, m’offrait de beaux cadeaux, prétendait que j’étais le fils qu’il n’avait jamais eu. Après ma sortie, il a continué à venir à la maison. Il avait savamment préparé le terrain pour ce qui allait suivre.

Un jour, il est passé à l’acte.
Je vous épargnerai les détails. Ils sont inutiles.

Je savais que je devais agir. J’ai dit à mes parents qu’il avait essayé de m’agresser. Mon père a réagi aussitôt, le chassant de nos vies sans détour. Mais je n’ai révélé la vérité complète que bien des années plus tard, juste avant la publication de cette histoire.

Oui, ma vie a été marquée par cette agression. Elle m’a blessé au-delà du physique. Je me sentais coupable d’avoir accepté ses cadeaux, honteux de n’avoir pas dit toute la vérité. J’étais déchiré, blessé… et troublé par ma propre réaction, que je percevais à tort comme un manque de courage.


3. Les mots qui tuent

Quelques mois plus tard, alors que je jouais devant la maison, deux adolescents sont passés en criant :
« Handicapé ! Tu vas coûter cher à la société ! »

Les mots m’ont frappé comme un poing à la poitrine.

Je suis resté pétrifié. Humilié. Brisé.

Dès lors, je n’ai plus joué sur le terrain. J’ai trouvé refuge sur la grève du fleuve Saint-Laurent, protégée par un mur de dix pieds. C’était mon abri. Ma pénitence. Je m’y suis replié pendant toute mon adolescence, loin des regards.

Ma mère se rappellera que j’usais mes pantalons à force de frotter mes mains sur mes cuisses. Je disais que j’avais peur. Et la nuit, je faisais des cauchemars. Des troubles paniques intenses. Je perdais mes repères. Et je gardais tout ça enfoui, secret.


À cet âge, on avance obstacle par obstacle, sans recul. J’avais l’impression que la vie était ainsi faite. Après la perte de ma jambe, ces événements successifs ont achevé de m’enfermer. J’ai vécu mon adolescence dans la broussaille, à me frayer un chemin dans l’ombre. Je me suis souvent infligé des souffrances physiques – marcher sans boiter, suivre mes amis sans me plaindre, faire du sport coûte que coûte – comme si la douleur était la seule preuve valable de ma valeur.

Je ne connaissais pas le mot limite.
Et l’équilibre… je croyais ne pas y avoir droit.

Mais qu’on soit bien clairs : cette épreuve initiatique, j’en prends l’entière responsabilité. Les gens autour de moi ont fait du mieux qu’ils ont pu, avec tout leur amour. Mes parents, mes frères, mes proches m’ont soutenu du mieux qu’ils le pouvaient. Sans eux, je ne serais pas ici à vous écrire.


Aujourd’hui, mon corps porte les marques de ce manque de respect envers lui-même. J’ai subi plus d’une dizaine d’opérations, des rechutes dues au surmenage, des traitements-chocs d’antibiotiques intraveineux qui ont altéré mon système digestif. Des vertèbres écrasées. Une perte de sensation dans mon bras gauche.

Ma jambe valide, elle, est devenue fragile. À force de compenser, je l’ai usée prématurément. Je fais régulièrement des fractures de stress — de petites fissures dans l’os, provoquées par une pression répétée. Aujourd’hui, je dois alterner entre prothèse, canne, et fauteuil roulant.

Mon corps est fatigué. Mais mon esprit, lui, s’est fortifié.

Ma plus grande récompense, c’est la compréhension que j’ai maintenant de la vie. Sans prétention.


Je croyais en avoir terminé à la cinquième partie. Mais je vous proposerai une sixième, dans laquelle je vous raconterai qui je suis aujourd’hui. Parce que non, les épreuves ne sont pas toujours vaines. On peut grandir à travers elles. Elles forgent. Elles polissent. Elles révèlent.

Et une dernière chose, très importante :
Mon histoire n’est pas plus grande que la vôtre.
Je ne suis pas plus fort, plus courageux, ni plus remarquable que vous. Je ne mérite aucun qualificatif héroïque. Je suis simplement un marcheur de vie, comme chacun d’entre nous. J’essaie, humblement, de grandir à travers mes défis.

Et maintenant, je m’efforce de respecter mes limites. Et de garder mon équilibre.

N’hésitez pas à m’écrire en privé si vous préférez, à alainayers@hotmail.com

Laisser un commentaire