Nous sommes à la fin janvier et, le 2 février, je recevrai ma prothèse. Ce sera le moment de faire mes premiers pas comme ostéo-intégré. Juste l’écrire me donne un frisson. C’est la dernière grande marche de cet escalier que je grimpe depuis si longtemps.
En ce moment, je traverse une phase charnière, fragile, presque suspendue. Depuis la mi-janvier, je dois faire une mise en charge progressive sur ma tige. J’ai commencé à 5 kg, deux fois par jour, et tous les deux jours, j’ajoute 5 kg, comme on poserait une pierre de plus sur une structure encore neuve. Aujourd’hui, je suis rendu à 40 kg. Étant amputé très court, même avec l’allongement d’environ un pouce, je reste un candidat à risque. Rien n’est banal ici. Chaque palier est une petite victoire, mais aussi une zone à franchir avec prudence.
Je ressens en ce moment de petites brûlures du côté gauche de mon moignon. Ma stomie, autour de la tige, est belle, sans signe d’infection, ce qui me rassure. Il y a tout de même de légers écoulements. Comme il existe peu de repères clairs pour ce genre de parcours, je vis avec une inquiétude de fond, un bruit discret dans la tête. Heureusement, je ne marche pas seul dans cette incertitude. Mon équipe est là, solide, présente, toujours prête à répondre à mes questions et à calmer mes doutes.
Tout est allé vite. Le 2 décembre, j’étais sur la table d’opération. Six semaines plus tard, je commençais déjà la mise en charge. Si tout continue ainsi, il aura fallu environ deux mois pour recommencer à marcher. Deux mois pour revenir vers la verticalité. Quand j’y pense, c’est gigantesque.
Mes difficultés actuelles sont surtout musculaires. Avec mon amputation très courte sous le genou, j’ai longtemps porté une emboîture avec cuissard qui montait haut sur la cuisse. Elle protégeait mon genou, absorbait les contrecoups, offrait de la stabilité. Mes muscles, eux, sont restés en arrière-plan, peu sollicités.
Aujourd’hui, sans emboîture ni cuissard, ils n’ont plus d’excuses. Ils doivent reprendre leur rôle, comme des travailleurs qu’on rappelle sur un chantier après des années de pause. Avec le programme sur mesure de ma physiothérapeute, je les stimule, je les pousse, je les réveille. L’allongement osseux a aussi étiré les muscles, les nerfs, tout l’environnement autour. Mon travail, ces temps-ci, c’est de redonner vie à tout ce monde-là. Chaque jour, avec constance.
Mon inquiétude principale reste mon petit bout de tibia. Supportera-t-il tout mon poids ? Le doute est là, discret mais tenace, même si mon chirurgien, lui, y croit fermement. C’est étrange de porter à la fois la peur et l’espoir dans le même corps. Mais à mesure que les chiffres montent sur la balance, ma confiance monte elle aussi, doucement, comme une marée qui finit par gagner du terrain.
Lundi 2 février, je prendrai la route vers Montréal pour ma dernière hospitalisation liée à cette étape. Deux ou trois jours, si tout se passe bien. Je reviendrai ensuite à la maison avec ma prothèse et deux béquilles, mes compagnes de route jusqu’à la fin février. En mars, je passerai à une seule béquille. Et, si tout suit son cours, vers la fin mars, je marcherai sans aide technique.
Je pourrai alors recommencer à élargir mon monde. M’éloigner des hôpitaux. Retrouver une vie sociale. Revenir vers les gens, vers le mouvement, vers tout ce qui me manque depuis si longtemps.
Des suivis sont prévus à Montréal à six mois, un an, puis deux ans. Mon histoire avec la médecine n’est pas terminée, mais elle change de ton.
Je me sens comme au bord d’un précipice, entre deux vies. L’écart entre celle d’avant et celle qui s’en vient est vertigineux. Cela fait plus d’une décennie que je me bats pour redevenir pleinement vivant. Aujourd’hui, je peux presque toucher cette version de moi.´
Je vous tiens au courant.

Image de mes premiers instants de mise en charge sur ma jambe amputée : le tout début, à seulement 5 kg.
